Je suis partie début juillet vers Leskovac, à 150 kilomètres de Skopje, en Serbie, et me suis retrouvée à un festival de musique tout au nord de la Serbie, en profitant de la voiture de Mark. Je suis revenue par la Bosnie (Jajce), Leskovac et Preshevo. Ça a duré plus longtemps qu’une journée, une improvisation excellente, pendant laquelle j’ai pu revoir beaucoup d’amis, à chaque arrêt…
L’enfant qui mord
Franziska m’explique qu’elle animé une école pour les petits Jajce, pour les 3-6 ans, vu que tout le monde ne peut pas payer la crèche…elle coûte plus cher qu’en Allemagne, semble-t-il. « J’ai eu toute sortes d’enfants, c’était super intéressant. Beaucoup venaient de villages autour de Jajce, qui n’est déjà pas très grand (25 000 habitants). Il y a même eu un enfant qui n’avait jamais vu d’autres enfants !
Du coup il était agressif et il les mordait. « C’était très intéressant de voir ses réactions… », explique Franziska.
Le train de Preshevo…
35 degrés à l’ombre, dans un train qui arrive 45 minutes en retard.
Il va moins vite à cause de la chaleur m’explique t-on.
Annie, mon amie de Leskovac (volontaire française qui va se marier avec son copain serbe J) vient de partir, du coup je lis. Je rencontre Sasha, le gardien de toilettes, qui met gentillement mon téléphone à charger, moi je remonte lire mon livre. Il fait la causette, me demande s’il y a des jolies filles en France, et ensuite quelle est la différence entre ici et la France ? Il. ne dit pas qu’il faut absolument aller à l’étranger, et que même en Serbie il y a des choses qui sont intéressantes.
J’essaie de trouver les différences, ce n’est pas évident…
Le train finit par arriver. Je vais récupérer mon téléphone. Sasha m’accompagne sur le quai et son collègue passe, et dis : qu’est-ce que tu fais à courir après les jolies filles ? Il ne dis rien, moi non plus, on échange quelques mots. Les freins de train griiiiincent, je monte dedans. Les trois compères, Sasha et ses collègues attendent que le train parte et me saluent. C’est trop agréable d’avoir quelqu’un qui t’attends à la gare, mais aussi qui t’accompagne quand tu pars (Izprati, en macédonien). Meme quand, en l’occurrence, tu ne les connais pas !
Eau
Suite. Je monte dans le train. J’aimerais bien trouver un compartiment seule, ou du moins, où je peux m’allonger pour me reposer. Il n’est que deux heures, ou presque, mais cette chaleur m’assomme…
Le troisième compartiment est le bon. Un jeune homme regarde par la fenêtre, il porte un maillot de foot, espagnol, je crois. Je lui demande si je peux m’installer il hoche la tête en signe de oui, en disant un truc inintelligible. Je suppose que c’est OK.
Je m’installe. Impossible de respirer dans ce compartiment. Je fais ma macédonienne… : « Tu n’es pas d’ici » « No, Ail ameu From Speigne ».
Un espagnol qui voyage avec son pass inter-rail. Du coup, on enchaîne en espagnol. Bonne conversation sur le chemin, nous nous installons avec son pote Ricardo de Galice à l’avant du train, là où l’air circule beaucoup plus et où ils peuvent fumer leurs joints en paix.
Ils sont très sympas, et même drôles. Ils ont réussi à faire rire tout le train : ils y sont dans le même train depuis Budapest, et ont besoin d’eau, car il fait sûrement 40 degrés. Du coup au premier arrêt, ils tentent de courir acheter de l’eau avant que le train ne reparte. L’un attends à la porte du wagon, l’autre court. Il part. Les gens du train – qui se font chier et qui du coup observent, se regardent entre eux. Ils s’inquiètent et disent : mais le train va repartir ! Les garçons ont hésité trop longtemps à aller acheter de l’eau, de surplus avec des euros, quand il semble que vraisemblablement seuls les dinars sont acceptés…et que le train doit repartir. Tout le monde les attend à la fenêtre, le train grince de partout, la micheline gronde. Vu qu’il fait des pauses super longues depuis une heure, au milieu de la nature, on ne sait pas bien quand il va repartir…
Je crie par la fenêtre à Davi > Le train va partir, y’a pas le temps.
Davi siffle son ami qui est parti. Les gens sont toujours à la fenêtre, ils discutent entre eux. Les secondes passent, le train est toujours là, mais gronde toujours…il avance, tout doucement, et au même moment, Ricardo déboule et monte dans le train. Les gens se mettent à rire, et à communiquer entre eux, la situation était vraiment drôle, tout le monde en suspens à la fenêtre du train à attendre l’arrivé de l’espagnol qui aurait été bien isolé dans cette ville pommée de Serbie sous 40 degrés à l’ombre.
Ils reviennent au compartiment. La gorge sèche. Cette fois ils acceptent mon eau.
Mondes parallèles
Toujours avec mes espagnols, à causer au rythme du train.
Qui est lent. Nous longeons une petite route de campagne. Un scooter roule, il va aussi vite que le train…n’est-ce pas ironique ? Et la chaleur continue, insupportable, vraiment. Je ne pense pas avoir déjà voyagé avec une chaleur aussi étouffante.
Je ne sais pas bien à quelle heure j’arrive à Preshevo, du coup je guette les stations. Je crois que c’est bientôt. Le train freine. Il semble freiner depuis déjà 20 minutes. Je dis à Belgzim qu’il peut partir pour venir me chercher…
Ça semble être bientôt…Comme c’est la dernière ville avant la frontière, je sais qu’il y aura les contrôles de police avant la Macédoine. Du coup je pense que mes nouveaux amis espagnols vont avoir le temps d’aller acheter de l’eau…
Je descends du train, demande à u groupe de 4 policiers qui s’avancent vers moi. En macédonien. Je demande : combien de temps le train va s’arrêter ici ?
Ils demandent : tu dois repartir ? D’où tu es (toujours cette question, qui vient comme un cheveu sur la soupe, dans tous les coins des Balkans…) ? Je ne réponds pas et dis que je vais rester ici.
Cela semble les surprendre. C’est un monde où le train et ses passagers ne doivent que passer ? Ils ne peuvent pas s’arrêter ? Je dis que mes amis veulent acheter de l’eau.
« Il y a un magasin ici ? »
« Non, il n’y en a pas. »
Réfléchissons. Peut-être une fontaine, alors, quelque chose…Ils ne vont tout de même pas rester encore 6 heures dans le train sans boire.
C’est justement à quoi a pensé le vieux qui est là pour vendre les tickets. Je me demande d’ailleurs à quoi il sert, vu qu’ici, on achète les tickets à bord du train…
Il me dit > Il y a une fontaine, ici.
Les amis me passent leur bouteille vide, par la fenêtre. Ils auraient peut être le temps d’aller à la fontaine, mais mieux vaut ne pas risquer, les policiers m’ont dit qu’il n’y avait pas le temps, le train n’a que deux wagons, le contrôle sera vite fait.
Le débit de la fontaine est très très lent…il me faut 5 bonnes minutes pour remplir la bouteille. Des danoises désespérées me disent un truc par la fenêtre…j’ai rien compris. Je n’ai compris que trop tard…je crois qu’elles aussi voulaient de l’eau.
Belgzim m’attend sans doute dehors, je dois aller voir.
Je passe la bouteille aux espagnols, me disent que je leur ai sauvé la vie…hehe, c’est un bien grand mot. Bon, ok, pour aujourd’hui, je suis Robine des Bois…Sauf que j’ai laissé crever les danoises, que j’avais pas comprises…
Je dois filer, ciao, enchantée…
A ce moment, deux tziganes m’interpellent : vous ne montez pas dans le train ?
-Non.
-Mais le train va partir !
-Mais je reste ici !
- …
Elles ne répondent pas.
J’ai l’impression d’être la première étrangère à passer par ici…
Je sors, passe de l’autre cote de la gare. Je vois l’ombre du Belgzim qui arrive pour venir me chercher. Un coup d’œil à droite.
Trois chars sont alignés…Je ris, je trouve que c’est un sacré monument d’accueil pour la ville de Preshevo. Et parce que Davi et Ricardo n’auraient pas trouvé d’échoppe pour acheter de l’eau…J’ai l’impression, en traversant la gare, d’être passée dans une autre dimension. Sans doute les restes du matériel militaire durant le conflit au Kosovo, vu qu’on est à quelques kilomètres. L’aéroport de Skopje a les mêmes.
L’idée de prendre une photo me passe par la tête. Les rues sont vides.
Et puis j’aperçois une personne à cote du char. C’est un militaire.
En fait il garde les chars. Je réalise qu’ils ne sont pas décrépis les chars, les militaires sont vraiment là pour surveiller.
C’est moins drôle déjà…
Je salue Belgzim. On passe devant la maison des jeunes, juste après les chars, cela complète la première impression de Preshevo…La maison des jeunes est remplie de jeunes. Ils glandent, jouent aux échecs on dirait. Mais ce sont tous des militaires, des paramilitaires me dit Belgzim. Certains portent même des cagoules, quand ils tournent, y compris devant l’école où va sa petite fille.
C’est l’armée serbe qui a envoyé ses brigades spéciales, ils sont en surnombre dans toute la zone, qui est à la bordure de la « frontière » avec le Kosovo, « frontière », car pour les autorités serbes c’est toujours la Serbie. Pour Belgzim, c’est encore la méthode repressive, qui n’a jamais rien résolu. Pour les habitants, ça les empêche de vivre tranquillement, ils ne vont plus faire de pique-nique dans les montagnes alentours, parce que les paras guettent, et viendraient les interroger.
Ca me choque vraiment, je crois que c’est la première fois que je ressens cela à l’arrivée dans une ville…